Une veillée au Lapin Agile
J’avais cru faire la maligne mais pour une fille de la campagne, je dus avouer que c’était ballot, comme méprise. La mettant sur le compte de la vitesse de l’animal (et cela fait plaisir à voir, du reste, un employé galoper ainsi pour aller au turbin), je poursuivis ma route en pensant qu’il était peut-être temps que j’aille me distraire dans ce cabaret, ne serait-ce que pour la raison nécessaire et suffisante qu’il se trouvait à cinq minutes à pied de chez moi depuis six ans maintenant. Mais pas que.
L’enseigne du Lapin Agile fut peinte en 1875 par un dénommé André Gill. Elle représentait un lapin sautant dans une casserole, ce qui valut au cabaret le nom populaire et syntaxiquement défectueux de “lapin à Gill”. Une bande de joyeux drilles s’y retrouvait, artistes aux talents divers, dont le principal était un goût prononcé pour l’inventivité et la fumisterie. En plus du lapin suicidaire, il y avait également là un âne (un vrai, Montmartre était alors un village, ne l’oublions pas) prénommé Lolo et appartenant au patron du cabaret, Frédéric Gérard, dit “le père Frédé” – patriarche barbu, sorte de Gandalf aux yeux doux qui devait être un sacré bonhomme. Un jour de l’année 1910, quelqu’un (Roland Dorgelès, peut-être) eut l’idée d’amener quelques pots de peintures et une toile, d’attacher un pinceau à la queue de l’équidé et d’observer ce qui adviendrait (Brigitte Bardot n’était pas encore née à cette époque, du moins je pense). Il advint, comme c’était prévisible, une peinture abstraite – fouillis de couleurs vives du plus bel effet. Enthousiastes, les compères s’attelèrent à la tâche de trouver un nom à la croûte. Après quelques de litres de vin montmartrois (combien, l’Histoire ne le dit pas), ils se décidèrent pour “Coucher de soleil sur l’Adriatique”, sans doute parce que c’est joli. Au lieu d’en rester là, ils proposèrent l’oeuvre au Salon des Indépendants, assortie d’un “Manifeste de l’excessivisme”, pamphlet esthétique prônant l’excès et la subversion des “routines infâmes”, entre autres déclarations grandiloquentes.
Le tableau fit un peu parler de lui au Salon, assez en tout cas pour trouver acquéreur. La supercherie fut finalement éventée par Roland Dorgelès lui-même, via le journal “Le Matin”. Un huissier fut même convoqué au Lapin Agile, afin de témoigner sous serment des talents artistiques de Lolo. L’âne ne récupéra cependant jamais ses droits d’auteur, qui furent reversés à l’orphelinat des Arts (car les fumistes avaient le coeur généreux autant que l’imaginative).
J’avais oublié ces histoires d’âne et de lapin quand, cet après-midi de juillet, je croisai ce guilleret intermittent du spectacle. Maintenant qu’elles me revenaient en mémoire, j’avais d’autant plus envie d’entrer, un soir, dans ce lieu mythique. Dans l’espoir, puéril mais enthousiasmant, d’y retrouver une fantaisie parisienne noyée depuis par le progrès et les divers méfaits y afférents.
La peur, peut-être, me retint durant quelques mois: et si c’était catastrophique? Un sinistre attrape-touristes? Un de ces parcs d’attractions du Vieux Paris muséifié où l’on s’enfourne par car entier afin de boire de la bière fraîche en été, voire quelque piquette censée faire la gloire de la France? L’ambiance y étant certainement sombre et le spectacle sur scène, personne n’est censé, de toute façon, prêter attention à ce qu’il boit ou mange dans ce genre de lieu – sauf au Folies Bergères où la demi-bouteille de champagne est offerte, standing à l’américaine oblige. À Montmartre, et si près de ces vignes fameuses (qui, disait-on à l’époque où l’on en buvait encore, faisaient pisser double…) je ne m’attendais pas à m’extasier sur la gastronomie. Allant faire un tour sur le site Internet du Lapin pour me faire une idée, je fus donc sensible à l’avertissement qui déclarait sans ambages: “Pas de dîner (difficile de faire bien 2 choses à la fois). Nous, c’est le Spectacle-boissons” ! Me fiant à ce beau et rare franc-parler, je me décidai enfin.
Nous arrivons devant le Lapin Agile un samedi soir, vers 21h30. Il fait nuit, la rue est sombre; la petite maison semblerait abandonnée si une lumière n’éclairait discrètement la façade et si des accords de pianos ne filtraient à travers les volets clos. On a l’impression de s’aventurer dans quelque réunion secrète – un mot de passe nous sera-t-il demandé à l’entrée? Après avoir savouré cette ambiance de mystère, nous poussons finalement la porte.
A l’intérieur, il fait presque aussi sombre. Un hôte souriant nous débarasse de nos manteaux (nous paierons en partant) et nous fait patienter jusqu’à la fin de la chanson pour nous installer dans la salle. Il est hors de question d’interrompre le spectacle. De même, à l’heure de quitter les lieux, nous apprendrons qu’il vaut mieux se glisser discrètement entre deux tours de chants – si du moins on est d’un caractère timide et que l’on ne veut pas s’exposer aux quolibets taquins de certains artistes!
La salle est petite et déjà bondée. Trois ou quatre grandes tables seulement, une cinquantaine de tabourets à trois pieds, un piano. Deux grands abat-jour accrochés au plafond diffusent une lumière rouge sur les murs noirs comme du charbon. On est dans un antre, un terrier. On est ailleurs, mais où? Quand? Dans une machine à remonter le temps, ou quelque conte pour enfants pas sages. Au-dessus du rideau de velours rouge qui a été tiré après notre passage, un masque entouré d’un turban laisse son regard vide planer au-dessus de nos têtes. On dirait Voldemort…
Et d’un coup, je réalise que l’endroit où j’ai l’impression de me trouver n’est autre que le repaire secret de l’Ordre du Phénix! De la maison des Black, le Lapin Agile possède la pénombre, le décor étrange, chargé de témoins du passé, de visages célèbres ou inconnus qui assistent, figés sur les parois, au divertissement des vivants. Je guette devant moi le portrait d’une jeune demoiselle (quelque grisette ou modèle du vieux Montmartre, peut-être), pour voir si elle ne se mettrait pas à cligner de l’oeil ou à dodeliner de la tête au rythme des chansons. Car tandis que j’examinais le décor tout en sirotant un petit verre de liqueur où confisent des cerises, la musique a repris. Brassens d’abord, puis Aznavour (“La Bohème” forcément!), Brel, Piaf, au son du piano, de la guitare ou de l’accordéon. Et les classiques du folklore français, ces chansons dont on connaît tous un petit bout et dont on découvre enfin les paroles – farfelues, gaillardes, irrévérencieuses. Les artistes les déroulent à la suite les uns des autres, comme dans un relais, chacun y mettant son accent, ses mimiques, son âme propre. Entraînés, on donne avec eux de la voix au refrain, se réchauffant les mains et le coeur à gonfler la cadence.
Viennent ensuite des tours de chant. Les artistes se succèdent pour cinq ou six titres chacun, reprises ou compositions personnelles. Les styles sont variés, du poétique au comique, de la java au blues (un mémorable “Rock at the Lapin” a déchaîné la salle). Deux couples de Japonais sont présents. Les paroles des chansons truffées de jeux de mots, les éclats de rire, les bravos du public, tout cela doit leur paraître bien dépaysant! Ou tout simplement incompréhensible. Au bout d’une heure, la dame du couple âgé s’assoupit gentillement tandis qu’à ma droite, la jeune, qui semble comprendre le français, traduit à son compagnon totalement largué le plus de choses possibles. J’essaie de me mettre à sa place – d’imaginer un équivalent japonais du Lapin Agile, et n’y parviens pas. Montmartre n’est pas transposable. Cela, je m’en doutais, mais l’émotion qui m’envahit me le fait ressentir dans ma chair: Montmatre est un rêve dans le grand rêve qu’est Paris pour le monde entier, une histoire que les années n’ont pas usée et que l’on redécouvre avec un plaisir neuf, premier. Les poils se dressent sur nos bras comme hier à chanter la tristesse et la joie (“L’Hymne à l’amour” de Piaf par Cassita à l’accordéon, sublime), les espérances déraisonnables et indéracinables du coeur, ces émotions arrimées tout le jour au fond de nos êtres compressés par les soucis et soudain libérées, qui s’envolent avec nos voix emmêlées vers ce plafond de nuit que l’on dirait soudain rempli d’étoiles. On se sent l’âme devenir poète – un mauvais poète, peut-être, mais qu’importe! Car ce que l’on veut tous, au fond, c’est apprendre, en cette vie, à ne plus avoir peur ni honte d’être léger.
Le dernier tour de chant avant que nous partions fut celui d’un grand jeune homme aux yeux envahis par la foi et la timidité qui affronta hardiment le public sans micro ni sono, juste avec ses textes, sa guitare et sa voix. Il aurait pu choisir un métier sérieux, une place dans un bureau, un costume prêt-à-porter – comme nous l’avons tous fait. Il a choisi d’écrire des vers et, folie, de vivre de poésie. Charles Aznavour avait tort: la bohème, ça veut encore dire quelque chose.
En sortant, je me sentis plus légere. Nostalgique un peu aussi, mais pas du passé. Juste d’une part de moi-même que j’avais négligée et avec laquelle j’espérai soudain me réconcilier. La part montmatroise de chacun d’entre nous. D’où que l’on vienne, cette part existe. C’est une fleur coriace qui s’appelle la joie.
Métronome
Pour le numéro hors série "Métronome" du magazine Détours en France.

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Journal de moi...enceinte
Finalement, l'année dernière, au lieu de faire un bébé pour du vrais,
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Les textes sont de Muriel Ighmouracene, l'auteur du célèbre Blog:
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Marie-Antoinette à Versailles
Voici le décor de la future couverture du livre sur Marie-Antoinette.
Celle-ci est en train de se préparer et sera bientôt là pour la pose...

Le lapin du Parc Hôtel
L'été dernier,
j'ai délaissé mes petites illustrations pour réaliser un grand lapin...
Le voici dans son nouvel habitat, au Parc Hôtel à Paris.
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